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Roseau

novembre 2020

Longtemps, j’ai ployé comme un roseau au vent. Souple. Je ne sais plus. Je ne tiens plus la tempête, même la plus légère. Je me casse, je m’effrite, incapable de faire face. En me berçant d’illusions, je détourne le regard mais les faits s’imposent et le château s’écroule. Les maigres barricades réduites en petites pièces ne tiennent pas devant la réalité crue. J’ai perdu le courage d’affronter une vérité que je ne fais pas mienne. Je n’agis plus, j’attends, je subis et j’espère en vain.

Il me suffirait d’ouvrir les yeux. Je ne sais plus, non plus. Le vernis craquelle sous l’action répétée des coups de griffes que je m’inflige. Je me mutile pour passer entre les gouttes, j’arrache ce qui dépasse, je lisse. Peine perdue. J’échoue.

Quand reviendra la colère ? La rage qui efface le chagrin comme le vent déplace les nuages. Toute honte bue. La peine ne serait rien sans le sentiment de culpabilité, cette gêne de me plaindre. De quoi au juste ? Ma situation matérielle est meilleure qu’elle n’a jamais été, j’ai des amis fidèles, une famille — réduite certes, mais en bonne santé et aimante —, un travail agréable et valorisant. Pourtant je me morfonds.

Pourquoi donc ? Parce que je le vaux bien ? Foutaises. Souci de riche. La fatigue de ces dernières semaines n’est probablement pas étrangère à ce sentiment de lassitude. J’ai perdu le sommeil et le goût. Pas les papilles, de ce côté-ci tout va bien. Je suis capable de repérer une odeur de très loin, le palais est toujours sensible, l’ouïe en alerte en permanence, le système nerveux central sur le qui-vive, mais fatiguée. Mentalement et physiquement épuisée. Une coquille vide, juste bonne à verser des torrents de larmes sans même en saisir la raison.

Pendant quelques semaines je me suis sentie vivante, comme jamais dans mon souvenir. Une petite piqûre de rappel avant l’extinction des feux ? Un dernier sursaut de la bête ?

Des amis chers sont partis emportés trop jeunes par la maladie ou des accidents de parcours. J’ai perdu des proches qui me manquent encore. Jamais je n’ai sombré à ce point. C’est incompréhensible pour mon esprit plutôt cartésien, presque inexcusable.

Quand je regarde autour de moi, je me trouve bien stupide. Combien voudraient ma place ? Combien n’ont rien à perdre parce que la vie ne leur a jamais rien donné ? J’ai voyagé dans des pays pauvres, je sais ce qu’est la misère. J’ai eu faim plus jeune, pas très longtemps, mais suffisamment pour ressentir ce qu’est la précarité matérielle. J’ai compté chaque centime pendant des années, sans en être si malheureuse. Je me sens coupable de regarder mon petit nombril avec autant d’attention. Cela n’aide pas et ne change rien. Une psy à qui je racontais combien ma situation semblait insurmontable bien que d’une banalité crasse m’a répondu : « elle n’en est pas moins douloureuse ».

Apprivoiser la douleur de l’âme est beaucoup plus difficile qu’apprivoiser celle du corps. Lui, je le connais, je sais le dompter, le faire taire. La chimie aide mais le mépris surtout est d’un grand secours quand l’algie est rebelle. Je ne sais mépriser la tristesse, je n’ai pas appris. Elle me ronge, par petits bouts, et la chimie ne fait pas son office. Lutte inéquitable. Ce cerveau bancal refuse de se soumettre à lui-même.

J’avais trouvé un temps, un répit dans l’écriture de petites fables. J’arrivais ainsi à me distraire de moi-même, en apparence. La muse aujourd’hui se débat, l’inspiration est en rade, rien ne vient. Je ne sais plus que m’écrire, me raconter, me lamenter à demi-mots semi-poétiques. Quel intérêt ? Aucun, soyons justes. Peut-être qu’un autre, une autre se reconnaîtra, et se sentira moins seule ? N’est-ce pas illusion, que ce soi-disant partage ? À qui d’autre que moi peut être utile ce repli et cet apitoiement sur mon sort, pourtant enviable à bien des égards ?

On me dit que j’ai trop donné, que je n’ai pas assez pensé à moi, qu’il faut que j’apprenne à être un peu égoïste. Ce n’est pas très engageant comme programme. Apprendre à être égoïste. Je ne suis pas certaine que ce soit la solution. Peut-être vaudrait-il mieux au contraire s’oublier un peu, se ménager mais faire de nouveau plus cas des autres ? Je vais m’y employer autant que faire se peut, en veillant à prendre le repos nécessaire pour ne pas enrayer la machine.

J’écrivais il y a quelques jours « … Aimer celles et ceux que j’aime, même de loin, le plus longtemps possible, jusqu’au bout du possible, il n’y a que cela qui compte à la fin… ». Je dors un peu mieux depuis, je suis moins fatiguée, les pensée s’éclaircissent, l’humeur aussi. Je m’ouvre de nouveau, petit à petit. Les images de violences, d’abus de pouvoir, les privations de libertés fondamentales, la montée du totalitarisme, l’arrogance des puissants ne me laissent plus de marbre.

Pour aimer et vivre, il faudra bien que le roseau retrouve sa souplesse, qu’il plie au vent en se riant des bourrasques. Au pire, y laisser quelques plumes, échouer, revenir au point de départ, casser d’autres petits morceaux. Au mieux, s’enraciner plus profond, tenir. Je ne veux pas de cette demi-vie. Je retourne au front, même si je ne suis pas bien solide, même si je ne tiens pas vraiment l’équilibre. Autant se défendre avant de crever, non ?

Est-ce que le courage et l’envie reviendront ? Je ne sais pas. Aujourd’hui, je n’en ai pas besoin, j’attendrai le temps qu’il faudra, patiemment.

Welcome back.

Gravière
Roseaux et hérons, paysage d’hiver. Noir et blanc. Janvier 2020.