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Regards

mars 2021

Je me balade depuis toujours sur les chemins de traverse. J’attire l’attention, je questionne, je surprends les arpenteurs de grandes avenues tracées bien droites et monotones. Mais les autres ?
Je les fais rire ces autres, je suis rigolote. Un divertissement, un sourire en passant.

J’amuse la galerie avec obstination, dérange un peu, intrigue. Bricoleuse de prose, maladroite mais touchante.
Parfois j’en suis ravie, de temps à autre contrariée, souvent peinée. Je pleure en silence sur le clown triste qui se morfond, qui voudrait bien contribuer, faire sa part, qui voudrait bien qu’on l’aime un peu pour ce qu’elle est ou voudrait être.

Je serre les dents, je bombe le torse. Même pas mal. La morsure est vive et ne cicatrise pas. Attendre de l’autre, vivre par lui, à travers. Je ne suis rien qu’un reflet dans le miroir des regards que l’on m’accorde.

L’image est floue, presque transparente. Le sentiment de transparence est quasiment permanent. Un sourire dans ma direction et je me retourne pour chercher à qui il est adressé. Je ne suis rien sans le reflet qu’on me renvoie, je ne suis rien qu’une chimère, sans réelle existence. Une illusion sans consistance aussi peu palpable que la queue du dragon.
Quand le regard se détourne le reflet s’efface, je disparais sous la buée opaque.

Pour une raison que j’ignore, je suis entourée de personnes brillantes. De belles intelligences, dans bien des domaines.
Je lève la tête, j’apprends, j’attrape les miettes au vol.
J’enfile mes plus beaux costumes.

Je ne joue pas, je suis, ce que l’on me renvoie.

Et puis de temps en temps, à intervalles irréguliers, la pouliche se rebelle, elle rue, elle se cabre. Elle refuse le mords, elle pique un galop et s’enfuit dans la lande, bavant, suant, à l’assaut d’étendues infinies ou règne le silence, folle de rage, ivre de liberté. À grands coups de sabot, elle foule le sol écrasant tout sur son passage, terrifiant les oiseaux.
Une source, un ruisseau, s’abreuver au soleil, réchauffer les os. Laisser pousser les ailes, s’élever d’un tressaut jusqu’au milieu du ciel. Se retrouver, s’aimer, pour ce que l’on est.

Elle reviendra au box et au licol, les jambes fatiguées, frisson courant l’échine.
Elle reprendra les huit avec application.
Pourvu qu’ils soient contents et qu’elle reste en piste.
Pourvu que dans leurs yeux, son reflet brille un peu.

Show must go on.