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Les mondes possibles

décembre 2020

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. — Leibniz — 1710

La première fois que j’ai lu cette phrase, c’est en étudiant au lycée « Candide ou l’Optimisme » de Voltaire, qui s’en moquait allègrement. Leibniz philosophe de l’optimisation divine, Voltaire celui des lumières et du rationnel. Je me sens beaucoup plus proche de la pensée de Voltaire et de son pragmatisme bien sûr, sans parler de l’abord plutôt facile de sa philosophie, qui n’est pas pour déplaire à mon neurone rétif aux concepts ardus. Mais j’ai une tendresse toute particulière pour cette phrase de Leibniz si bien tournée en dérision dans Candide. Je l’ai toujours interprétée, non pas comme le suggère son auteur « Dieu a forcément fait ce qu’il y avait de mieux », ceci ne m’évoque rien, mais plutôt « avec les paramètres dont nous disposons, ce monde est le meilleur possible ».
Si l’on veut en changer, il faut changer la donne [1] !

En ces temps étranges où nous sommes plongés dans une sorte de sidération, c’est assez déroutant de parler de « meilleur des mondes possibles ».

Ce monde est pourtant bien ce que nous en avons fait, avec notre « progrès », notre suffisance, notre soif de pouvoir, le mépris de la terre qui nous accueille et du vivant, etc., etc. Je vous épargnerai une longue, fastidieuse et démoralisante liste des turpitudes de l’homo sapiens qui s’est acharné à détruire tous les écosystèmes qu’il a pu approcher.
Se désoler, tempêter et se morfondre sont bien inutile. Sans changer la nature profonde des humains, ce monde-ci demeura le meilleur possible. Et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il ne me semble que l’on peut mieux faire. Cette idée me réconforte parce qu’elle éloigne un sentiment pénible et insurmontable pour moi : la frustration.
Elle fait naître une forme d’acceptation sans renoncement aux « possibles ».

Si l’on imagine ce qui aurait pu être, en ne tenant pas compte des paramètres du monde dans lequel nous vivons ni des humains qui le composent, c’est effroyable. Il y a mille et un mondes meilleurs à créer, sans avoir beaucoup d’imagination. Si au contraire on se dit que dans l’état actuel des choses, ce monde est pour le mieux, qu’il pourrait être pire et que si l’on veut l’améliorer il faut changer quelques paramètres, lentement avec persévérance et patience, tout espoir est permis (ou presque). Ne sommes-nous pas le fruit de l’évolution ? Sommes-nous encore aptes au monde ? Ne savons-nous plus que contraindre, soumettre et détruire toute forme de vie pour nos besoins, nos envies et nos caprices ?
Je n’ai pas les réponses à ces questions mais nous n’aurons plus le choix dans un avenir bien proche. La survie de l’espèce devra avoir raison de la déprédation permanente, probablement dans la douleur et brutalement dans un premier temps.

Cela ne veut pas dire que le monde soit « réparable », mais qu’il n’y a pas de raison d’être accablé par des fautes que l’on n’a pas commises, ni de se résigner. Passé le chaos et le choc, il faudra bien reconstruire, sur les ruines, patiemment.
Je ne me sens pas responsable de l’état du globe, j’ai ma part, comme tout un chacun, mais c’est une si longue histoire que celle qui nous a menés là ou nous en sommes et je n’ai rien demandé. Je suis là, je fais avec, du mieux que je peux, avec ce que je suis.

Autour de moi, beaucoup ne vont pas bien. Des amies et amis, certains très éloignés géographiquement ne sont pas en grande forme bien au contraire. Dépression, tristesse, angoisse, découragement, épuisement sont de mauvaises compagnes et de fâcheux compagnons. Que faire ? Il y a quelques mois, je me serai oubliée dans un coin, toutes affaires cessantes pour leur apporter mon soutien, mon réconfort, pour ne pas dire mon secours… [2] Aujourd’hui, non. Je ne suis pas au mieux, je fais mon possible, mais la pente et raide et je n’ai plus la force de la gravir en courant. Avant d’essayer de sauver le monde, j’essaie de changer les paramètres, les miens. Je ne suis pas en état d’apporter du soutien.

De la tendresse, de l’amour, de l’amitié, je n’en manque pas, je les partage volontiers. Mais la sérénité pour aider, je ne l’ai pas en suffisance.

Mon meilleur des mondes possibles est un peu cassé, il marche sur trois pattes, il a besoin d’être rafistolé avant de pouvoir tourner rond et d’en entraîner d’autres (éventuellement). Cela ne fait pas très longtemps, quelques jours peut-être, que j’ai accepté cet état de fait. Tout arrive, même un peu tard. Et pour la première fois de ma vie, je ne me sens ni coupable, ni frustrée de ne pouvoir faire mieux. Avec les ressources psychologiques et physiques dont je dispose à ce jour je compose pour le mieux de ce qui m’est possible. Ça n’a l’air de rien, mais pour moi, c’est une révolution, un sacré changement de paradigme !

Nous sommes toutes et tous en ce moment dans une situation au moins inconfortable. Chacun se pose des questions auxquelles personne ne peut répondre. La tension est permanente, la colère, l’usure du quotidien monotone et sans échappatoires. Sans rien rajouter, c’est déjà lourd à porter pour la plupart d’entre nous, et j’ai chargé « la mule » sans compter [3].

Je ne baisse pas les bras, ils pendent déjà au bout de mes mains comme des pantins sans ardeur depuis quelque temps. Où est donc passé la mutine aux cheveux rouges qui arborait son sourire comme un pied de nez à la grisaille, qui s’amusait d’un rien et amusait les autres, qui n’envoyait pas dire ce qu’elle avait à dire parce qu’elle ne faisait jamais semblant et qui se fichait bien du temps qui passe et du qu’en dira-t-on ?

Elle n’est pas bien loin, cachée là dans un coin, à l’affût, prête à s’ébrouer dans un éclat de rire. Il va lui falloir un peu de temps, de patience et de persévérance à elle aussi. Je l’entrevois parfois entre deux nuages à califourchon sur un rayon timide. Je sens son souffle, elle murmure à mon oreille.
Je la guette sans grand succès mais avec obstination, je l’appelle, je l’appâte à coup de rêves qu’elle ne veut pas lâcher. Je vais bien finir par l’apprivoiser de nouveau, elle est farouche mais elle a envie je le sais. Il suffirait de pas grand-chose. Elle l’attend.

Lorsque je la retrouve, je vous l’envoie, si vous voulez encore un peu d’elle pour taquiner les possibles en 2021. Je vous souhaite un peu de douceur dans ce monde de brutes pour cette fin d’année et celle qui va suivre.

Je rêvais d’un autre monde — Lyon — Novembre 2020

[1ce qui n’était certes pas l’intention de Leibniz, mais après tout, il n’est plus là pour contester, je fais ce que je veux.

[2ne mégotons pas avec le sens du sacrifice !

[3au sens propre, je ne suis pas en train de vous dire que je bois pour oublier