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La vérité toute nue

juillet 2021

Knowledge is so often assumed to be a good thing, particularly by philosophers, that we don’t think enough about when it makes sense to not want it. […] The idea that the truth is always good for you is rather like the idea that what is natural is always good for you : a beguiling but ultimately dangerous myth.
Daniel Callcut

Entre vérités et mensonges il existe un espace ouvert, celui de l’ignorance. Je pense ici à l’ignorance comme « non-désir de connaître ». L’ignorance voulue, non subie.

Jusque très récemment je me persuadais que la vérité était la seule option. La sacro-sainte valeur au-dessus de toute autre. La vérité des faits, la réalité du monde, d’une situation, la sincérité d’une parole. Je voulais bien entendre que la vérité puisse parfois être, non pas déformée, mais omise, pour protéger ou épargner. Mais cela me semblait devoir rester très exceptionnel et réservé aux situations très graves.

J’en suis revenue, en partie, récemment.

J’ai longtemps considéré honnêteté, vérité et franchise comme des valeurs humaines inséparables et non négociables. C’était une erreur, pour moi, et pour celles et ceux qui m’entourent.

J’ai vécu il y a peu, un moment difficile, qui a laissé plus de traces que je ne l’aurais imaginé. Je me suis vue asséner une vérité, face à face, alors que je n’avais rien demandé, pour mon bien, paraît-il. Simplement parce que c’était vrai !

J’aurais vraiment mieux aimé ne pas savoir, aussi étonnant que ce puisse être de me l’avouer.

Sans entrer dans les détails, l’on m’a rapporté mot pour mot des propos tenus à mon égard, par un ami de longue date, à qui l’on a posé des questions auxquelles il a cru bon de répondre. Rien de très méchant, pas de compliment certes, mais il n’a pas non plus exprimé de mauvais sentiment à mon égard. Je ne lui en veux aucunement et il s’est trouvé dans une position délicate. Ce qui m’a peiné et énormément troublé, c’est que la personne qui m’a rapporté ces propos s’en soit servie comme d’une arme, pour me blesser d’une part et se justifier d’autre part. Je n’aurais jamais pensé cela d’elle et au moment où j’écris ces lignes j’ai encore du mal à envisager que ce fût bien le cas. Pourtant, en y réfléchissant, ce n’était pas la première fois.

La vérité est parfois cruelle et inutile. Celle des autres mais également la sienne. Est-ce vraiment faire preuve de courage que d’affronter systématiquement la vérité en face, droit dans ces bottes et la tête haute ? Est-ce que c’est bien utile de s’infliger des vérités supraliminaires, de celles qui sont à la limite du supportable, qui dépassent le seuil de l’entendement, qui ne laissent aucune perspective engageante ? Est-ce que c’est bien utile et pertinent de les infliger à d’autres que soi ?

J’en suis de moins en moins certaine. L’honnêteté n’a que faire de la vérité et de la franchise. Il peut être tout à fait honnête de ne pas vouloir se confronter à une réalité trop difficile, pour se protéger et être capable d’aller de l’avant. Il peut être tout à fait honnête de ne pas dire pour ne pas blesser, pour ne pas peiner. Il peut-être tout à fait honnête de faire l’autruche ou diversion quand c’est une mesure de salubrité pour soi ou pour d’autres.

Je n’aurais jamais cru écrire cela un jour et je réalise à quel point je me suis imposé le non-droit à l’ignorance. Je sais également que j’ai vécu avec beaucoup plus intransigeant que moi en la matière et que j’en ai souffert sans l’identifier. L’intransigeance est bien le vrai problème, on ne transige pas avec la vérité des faits. C’est vrai, ou faux. Noir, blanc. J’écrivais « J’aspire aux nuances de gris » dans un précédent billet au sujet de prises de position, il en est de même ici.

Mon père mentait parfois (souvent). De petits mensonges de débrouille, des échappatoires, pas bien solides, pas bien crédibles, parfois un peu pathétiques. J’imagine que par réaction, à force depuis l’enfance de démonter ses fables, j’ai pris en grippe toute déformation de la vérité. Comme un manque de courage, une faille humaine, une faiblesse.

Sauf lorsque la fable est clairement le but. C’est peut-être aussi pour cela que j’aime tant raconter des histoires de fiction, que j’ai voulu devenir et ai été comédienne, pour avoir tout de même des échappatoires à cette terrible et contraignante vérité mais en toute honnêteté. C’est tordu, je vous l’accorde, mais plus que probable.

D’autres oublient, améliorent, liment, polissent, écorchent, taisent, évitent, inconsciemment ou pas, les vérités difficiles. Ces stratégies de survies ne sont-elles pas vieilles comme le monde ? Est-ce que l’humain n’a pas cessé d’affronter la dure réalité dès que la technique le lui a permis ? Je pense à l’écologie et à cette prise de conscience qui ne vient pas, ou à celles et ceux qui font de petits pas, pas très utiles, mais rassurants pour eux-mêmes. Là encore si l’on disait la vérité, et si nous la regardions en face, nous aurions une vague de suicides ou de violences et de révoltes terribles, probablement. Cette terre devient invivable, pour les plus pauvres (pour l’instant), celles et ceux qui vivent de l’autre côté du globe, loin. Nous ne serons pas épargnés longtemps, nous ne le sommes déjà plus.

J’ai souvent dit que je pouvais tout entendre du moment qu’il s’agissait bien de la vérité. Paradoxalement c’est vrai, lorsque je me questionne, lorsque je doute. Dans ces cas-là, ne pas savoir revient systématiquement pour moi à imaginer le pire. Bien pire que ce qui est, souvent. Il devient confortable de connaître la vérité, de ne pas laisser mon cerveau se perdre dans les méandres de ce qui pourrait advenir de plus terrible. Mais ce n’est pas toujours le cas. Comme lorsque l’on m’assène des vérités que je ne souhaitais pas connaître pour des questions que je ne me posais pas.

Pourtant ne pas vouloir savoir, réfuter la vérité, ne pas y faire face peut-être extrêmement dangereux. C’est le cas avec cette pandémie et ces chiffres dramatiques d’une autre vague bien plus terrible qui arrive (qui est déjà là ?). Ne pas dire la vérité est criminel ici. Ne pas dire qu’il faut continuer à être vigilants, qu’il ne faut pas baisser la garde, qu’un bout de papier ne nous protège pas de quoi que ce soit, que l’on peut prendre et transmettre, que les rassemblements et la proximité avec un grand nombre de personnes sont forcément des prises de risque, c’est une faute impardonnable, le délire d’un seul homme qui décide du sort de tous. Mais comme cette vérité là, ne serait agréable à entendre pour personne, la plupart de celles et ceux qui ont le pouvoir — gouvernement, médias, grands acteurs économiques, opposition politique (sic) — qui connaissent et sont à même de divulguer cette vérité, la taise et se font complices, laissant à tout un chacun les responsabilités qui ne sont pas les siennes et qu’il n’est pas forcément en mesure de prendre, de s’informer, de se faire un avis éclairé et d’agir en conséquence.

Est-ce que la vérité change le monde ? Oui dans ce cas, elle pourrait l’épargner un peu tout du moins, éviter le pire, mais elle le désenchanterait certainement encore plus, le rendrait plus cru, plus rude, plus réel. Peu nombreux sont celles et ceux qui aspirent à cette vérité-là.

Alors je suis partagée. Je n’ai pas de responsabilités de gouvernance, je n’ai de responsabilités que vis-à-vis de mes proches, celles et ceux avec qui j’ai choisi de l’être, et sans me voiler la face en permanence, sans mentir volontairement, sans souhaiter que l’on me mente, loin de là (non, par pitié), sans être dupe, je vais m’autoriser quelques droits de ne pas savoir et de détourner le regard, ou de ne pas entendre quand ça fait mal.

La vérité y perdra ce que mon aptitude à vivre y gagnera peut-être, mais comme je suis ici et que je n’ai rien demandé, autant faire en sorte que ce ne soit pas trop pénible tout en nuisant le moins possible.