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Indigne

août 2021

Ma première semaine de vacances n’était pas terminée et déjà je sentais les bénéfices de ne pas m’installer au bureau le matin pour une journée de travail.
Seule ombre au tableau, depuis le début de semaine, je n’avais pas passé une journée complète seule. Ne pas être seule, c’est composer, donner le change, se protéger, réduire, contenir, presque invariablement.

Je ne sais pas gérer les émotions, elles me submergent. La solitude me permet de leur laisser la place qu’elles veulent bien prendre quand elles surgissent à l’improviste. Je peux pleurer tranquille. Sans inquiéter, sans qu’on me questionne, sans avoir à dissimuler.

Pour une raison que j’ignore, la colère, la peur, la tristesse, la joie, le plaisir, l’appréhension deviennent larmes chez moi.

J’ai la larme tranquille. Elle naît au fond de l’œil, roule sous la paupière, coule très lentement tout au long de la joue. Je l’essuie. Une autre prend sa place. Je l’essuie. Et ainsi de suite. La source se tarit, la vie reprend son cours. Seule une étincelle, au bas de la pupille, brille encore un instant. Le passant l’ignore. Ceux qui me connaissent bien aussi. D’autres n’osent pas demander, se questionnent. Je fais le plus souvent comme si de rien n’était, parfois je présente des excuses quand le flot est trop plein pour passer inaperçu.

J’évite de parler de moi pour cette seule raison. Ne pas verser de larmes.
Ce n’est pas confortable d’aborder mon sujet. Qu’il s’agisse de joie ou de peine, la larme est incontrôlable. Alors, j’évite. Je préfère questionner l’autre, sur ce qu’il est, c’est beaucoup plus intéressant et plus confortable.
Parfois c’est impossible. Je fais mine de rien. Ça coule, doucement, le trop-plein se vide. Personne n’est dupe, mais tout le monde fait comme si. C’est bien pratique. Pour moi surtout.

Ma deuxième semaine de vacances fut un rêve éveillé. Des copains, des rires, un jardin et une maison extraordinaires, la plage, le silence, l’eau, les marées, les ballades à pied, en voiture, à vélo, le plaisir des papilles et des embruns. Merci, merci pour ça et pour tout le reste que je n’écrirai pas ici.
Le train-train a repris et c’est difficile. C’est l’jeu ma brave Lucette, il faut travailler pour vivre. 
Je suis fatiguée. J’aspire au repos. À me laisser vivre. Cela viendra. Il est question de patience. De temps.

Tout est question de temps et de la place qu’on lui accorde. Il y a peu je disais au détour d’une conversation que je suis très patiente. C’est vrai. D’une patiente infinie. Jamais je ne me lasse. Je peux, si j’en ai la motivation, pendant des journées entières, démêler les fils d’une pelote en désordre, sans jamais perdre patience. C’en est exaspérant pour certains, cette persévérance.
Je n’y peux rien, je suis comme cela, obstinée, coriace et patiente.
Fragile et forte, déterminée, je tombe, je me relève, je baisse les bras, je soulève des montagnes, je fais table rase, je reconstruis sans cesse.
Je me fatigue moi-même, comment ne pas fatiguer autrui devant tant de turbulence.

Je fluctue, j’oscille de-ci, de-là, des lys et des soupirs délicats, si souvent salis par le temps qui les usent, la muse se débat… Des restes de vieux poèmes.
Peut-être devrais-je vieillir, accorder mon cerveau, mes envies à mon corps fatigué de la lutte ? Peut-être devrais-je abdiquer une fois pour toutes. Que la raison l’emporte ?

Je ne suis pas prête. Je mourrai insatisfaite et espérant encore. Une vieille dame indigne, pétrie de désirs.

Et puis, savez-vous ?

J’emmerde la dignité, et la raison plus encore !

Une tunique , une serviette et un pantalon bleus sur la plage, et puis mes pieds…