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Bulle

avril 2021

Plus le temps passe et plus je constate que les discussions sur des sujets de sociétés sont difficiles voire impossibles sur les réseaux sociaux, même ceux dits alternatifs. Il y a bien longtemps que je ne commente plus, ni n’essaye de tempérer une opinion partisane, quelle qu’elle soit, sur Twitter, je me contente d’y partager des articles ou informations qui me semblent dignes d’intérêt. Je n’ai pas de compte Facebook. Je n’ouvre que très rarement LinkedIn que je conserve au cas où, pour des publications professionnelles. C’est suffisamment rare pour ne pas être envahissant.

Parallèlement, j’échange avec un groupe de personnes très régulièrement sur le fediverse. J’ai un compte privé qui le restera, parce que je m’y sens bien, dans une bulle, totalement consciente de l’être, mais c’est exactement pour cela que j’y suis. Je n’ai guère envie de prendre mon petit-déjeuner ou l’apéro avec mon voisin à tendance fasciste, juste parce qu’il se trouve là ou avec mon collègue de bureau, aussi charmant soit-il… Nous avons toutes et tous, besoin de bac à sable et de cours de récréation.

Il n’empêche que même dans cette petite bulle, il y a des divergences de points de vue, des opinions disparates, des tempéraments différents, des parcours divers, etc. et c’est très enrichissant.

Sauf qu’il y a des sujets que je sais ne pas devoir aborder, si je veux que la bonne humeur règne sur mon fil, autant que faire se peut.

Plus j’avance dans la vie, plus je me méfie du noir et blanc, plus je tends vers les nuances de gris — ceci sans aucune allusion à un livre/film dont je ne connais que la réputation d’œuvre vaguement sulfureuse, offrant accès au petit frisson transgressif, tout de même bien propre sur lui — il est question ici de manière d’envisager le monde qui nous entoure et d’opinions tempérées.

C’est une des raisons pour lesquelles j’ai profondément chamboulé ma vie ces derniers mois.
Cette manière de relation au monde qui consiste à avoir toujours une opinion arrêtée, à ne pas douter, à ne pas se remettre en question m’est devenue insupportable. Et ce n’est pourtant pas faute d’en avoir fait preuve moi aussi, pendant trop longtemps. Bien plus que je n’aurais dû, une fois passées les fougues de la jeunesse.

J’aspire à autre chose. J’aspire au gris. Nuancé.
Il ne s’agit pas ici de tout excuser, de tout accepter. Je laisserai la politique de côté, la gouvernance se doit d’être responsable et il existe des comportements impardonnables de quelques points de vue que l’on se place.

Je pense aux débats, aux sujets de société qui sont certes directement liés à la politique, mais pas uniquement. Pendant plusieurs années je me suis astreinte, alors que je n’ai pas la télévision, que je n’écoute pas les radios mainstream, à écouter France Info régulièrement pendant une heure ou deux, au moins deux fois par semaine. J’ai arrêté l’année dernière, ma curiosité a des limites.

Je voulais en faisant cela, comprendre certaines opinions populaires, saisir mieux leurs origines, savoir ce que l’on donnait à entendre à ceux qui écoutent ces médias, découvrir comment l’information leur était transmise.

C’est très intéressant, parfois exaspérant, souvent déprimant, révoltant bien des fois, mais formateur. Grâce à cela, j’ai mieux appréhendé, je crois, comment certains faits, montés en épingle par les médias, prennent une dimension qu’ils ne devraient pas avoir. Comment certains autres sont totalement occultés ou déformés de manière parfois si grossière que c’en est ahurissant. Et jamais, jamais ou presque avec mesure. Ici le noir et blanc règnent en maîtres. Pas de demi-teinte, c’est tranché, net et prémâché. La réflexion, le recul ne sont pas de mise, il faut prendre parti, se positionner, être sûr et certain, ne pas douter.

Et cette omniprésence de la certitude, du radical, impacte toute la société. Je ne suis pas sociologue, loin de moi l’idée de dire que j’ai fait le tour de la question, c’est probablement un tout petit facteur, ou peut-être même une conséquence d’autres paramètres mais c’est suffisamment frappant pour être relevé à mon sens. Je ne vais rien apprendre à qui que ce soit ici, et ce n’est pas le but. Je me laisse en quelque sorte une note de vigilance.

Depuis le début de cette pandémie et l’isolement qui en découle, les réseaux sociaux sont devenus les lieux d’échanges presque exclusifs, sauf avec ses proches. Et l’on s’empoigne, à tour de bras. Nous avons vu naître des intransigeances nouvelles, de l’intolérance à foison, de l’agression presque permanente, les opinions correctes, celles qui ne le sont pas, les bons, les mauvais, les méchants, les gentils, etc., etc. Nous voici quasiment sommés de choisir notre camp, quel que soit le sujet.

Je m’y refuse la plupart du temps. Non pas que je méprise les prises de positions ou actions radicales, elles me semblent nécessaires et utiles pour certains sujets, mais il me semble également qu’elles ont toujours besoin de dialectique pour être entendues le plus largement possible.

Le débat et la discussion sont nécessaires à la compréhension, mais la controverse, l’affrontement et le conflit sans ouvertures ne mènent à rien, si ce n’est à l’exaspération des participants et à ce que chacun et chacune campe sur ses positions. L’écrit, la limite du nombre de caractères ne facilitent pas l’échange constructif. Les messages se croisent, le temps de la réflexion manque, et il est assez rare — mais très rassurant — que cela mène, si ce n’est à un consensus, tout du moins à un rapprochement et à l’écoute.

Le plus étonnant est sans doute que dans cette petite bulle, la plupart des participants sont d’accord sur le fond, souvent c’est la méthode, l’approche ou le mode de raisonnement qui diffère. Il ne devrait donc pas y avoir matière à échauffement.

De mon côté je vais essayer, du mieux que je peux, de ne pas perdre de vue ces nuances de gris et de mettre des bémols dans la musique de mes mots, également d’accepter que d’autres en ajoutent, en plus des fameux dièses dont on ne plus guère se passer. ;-)

Hier je me suis tendu un piège en écrivant une réflexion qui n’apportait rien au débat — qui n’en était pas un d’ailleurs — en sachant pertinemment que ce qui était pour moi un questionnement ou un constat perturbant allait être mal compris ou simplement allait ouvrir la porte à des surenchères. Je me suis mal exprimée bien que d’accord avec le fond du sujet. Manque de recul, manque de réflexion, encore raté.

Rien de grave cependant mais ce ne m’est pas très naturel de peser mes mots, je suis plutôt vive et spontanée, je ne désespère pas d’y parvenir. Il me reste peut-être encore quelques années pour m’entraîner.

J’ai pris conscience ces derniers mois d’une réelle nécessité de paix et de calme sans pour autant renoncer à mes convictions, ni à ces échanges qui me sont vitaux, qui m’apportent de la joie, de la gaieté, des rires, des découvertes et pour certains de la tendresse et du réconfort.

Cela mérite bien que j’y prête attention, ce billet sera là pour me le rappeler.