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Bones

juin 2022

Soudain, les derniers rayons de soleil perçant le feuillage du saule s’agrippent aux branches du prunier ployant sous les fruits.
Les nuées d’insectes minuscules scintillent à la lumière dorée. La vie foisonne dans le feuillage au couchant.
Sous la treille, entièrement couverts de pollen, les bourdons affairés à l’exploration minutieuse de chaque pistil de passiflore bourdonnent efficacement, voletant de fleur en fleur…
Un merle cherche des vers et des œufs de fourmis, fouissant le sol aride de son bec jaune vif. Un autre moins affamé chante à tue-tête, perché sur un laurier.
L’air et doux. La brise légère se glisse sur mon cou et fait voler les mèches.
Il est 20 heures, l’astre descend et je respire profondément, savourant sans retenue le spectacle radieux d’un monde qui ne sera bientôt plus.

Mes carnets sont remplis de petits textes comme celui-ci. Simples, perfectibles, sans prétention, ennuyeux au possible sans parler de leur optimisme tout relatif…

Ce sont des exercices.

Quelques mots mis bout à bout pour tenter d’attraper l’instant, à la volée. Je rédige ces textes comme je photographie le moment présent, parfois ça marche et je suis contente du résultat, parfois pas. Cela n’importe pas vraiment.

One of the main aims in writing practice is to learn to trust your own mind and body ; to grow patient and nonagressive.
N. Goldberg

Les livres dans les boîtes à lettres

Au cours du mois des Chrysanthèmes quand la lumière et les âmes tristes se désolent, je l’ai trouvé là, caché dans la boîte accrochée au portail depuis l’avant-veille. Je ne sais quel instinct m’a poussé à ouvrir la porte verte, je ne reçois pas de courrier ici d’ordinaire.

À l’intérieur, un petit paquet en carton à la forme reconnaissable dont je devinais aussitôt la provenance. Il contenait un livre et quelques mots de l’expéditeur.

Nous avions parlé d’écriture automatique, d’écriture libre, pour gagner de la souplesse, de l’aisance et un peu plus de latitude dans le procédé.

Je ne connaissais rien aux techniques de la narration. Tous les domaines que j’aborde sans les avoir appris, sans en avoir la connaissance, m’impressionnent. Je n’osais pas tout à fait. Comme tant d’autres personnes, je ne me sens jamais légitime dans ces cas-là. Les réticences, les peurs, les hésitations se multipliaient. Au cours de l’été 2020 je m’étais jetée tête la première (jusqu’à m’y presque noyer, au propre comme au figuré) dans un jeu d’écriture partagée, à « l’auberge des blogueurs ».

De blog je n’avais pas vraiment, la pratique de l’écrit n’était pas une passion ni même un réel intérêt. J’avais rédigé, avant cette aventure, quelques billets ici, quelques chansonnettes longtemps auparavant, mais c’est à peu près tout.
J’affirmais à qui voulait l’entendre que j’étais quelqu’un du dire, pas de l’écrire (je fus comédienne, diseuse d’autres un temps, et je suis dysorthographique pour le moins. Ça n’aide pas à la rédaction en général). Rien ne m’avait préparée au plaisir de l’écriture. C’en fut un. Immense. De ceux qu’on ne rencontre que rarement dans une vie. Il ne m’a pas quitté depuis.

« Writing down the bones » m’a permis de franchir un fossé de plus.

 We have trouble connecting with our own confident writing voice that is inside all of us, and even when we do connect and write well, we don’t claim it. I’m not saying that everyone is Shakespeare, but I’m saying everyone has a genuine voice that can express his or her life with honest dignity and detail.
N. Goldberg

J’ai évoqué dans mes précédents billets l’écriture apprivoisée. C’est à ce livre que je la dois. Mon style n’a rien gagné mais ma liberté si.
Je ne vais pas vous le raconter ici dans le détail mais c’est un ouvrage qui explore, sous bien des angles, la nécessité de l’écriture. Il n’expose pas de technique à proprement parler, pas de truc et astuces pour futur narrateur à succès. Tout au plus il propose des conseils, des pistes à suivre et n’omet pas quelques rappels de ces choses toutes simples que l’on oublie si facilement quand on l’impression de gravir une montagne pas à pas.
Ce n’est pas un manuel qui vous promet de devenir écrivain en 60 jours ni en 60 ans d’ailleurs.

Le sous-titre « Freeing the Writer Within » n’est pas une promesse, il ne m’a rien promis, il m’a ouvert la porte.

Celle de la pratique quotidienne (autant que possible : je n’y parviens pas vraiment), sans attente particulière.
Écrivez et laissez venir en quelque sorte.

Garder la main en mouvement.

The rule for writing practice of “keeping your hand moving,” not stopping, actually is a way to physically break through your mental resistances and cut through the concept that writing is just about ideas and thinking. You are physically engaged with the pen, and your hand, connected to your art, is pouring out the record of your senses.
N. Goldberg

Bien sûr je savais déjà à quel point la pratique est un incontournable, qu’il ne faut pas attendre de résultats rapides, que la constance est nécessaire, que l’écriture est un muscle, etc. Par contre, je ne savais pas du tout par où commencer ni comment m’y atteler.

Je m’empêtrais dans le mythe du texte achevé. Une simple note de quelques lignes se devait d’avoir un intérêt à mes yeux, un style, une tenue. Je n’écrivais jamais pour rien, même si la finalité n’était pas de publier ici. Je m’installais devant mon clavier avec une longue liste d’exigences non formulées mais bien réelles. Et le plus souvent déçues.
Ce manuel-récit libérateur m’a permis d’éprouver le fait que cette chimère et les prétentions inhérentes ne sont que culture acquise (écrire est une activité savante) et de sacrés freins au plaisir.

Garder la main en mouvement et laisser aller.

J’ai adopté depuis, plusieurs modes d’écriture. Des exercices purs, précédemment évoqués, desquels j’extrais parfois des pistes ou des embryons d’idées pour des textes plus aboutis. Le support varie en fonction du moment ou du lieu où je me trouve. Papier stylo, clavier physique ou tactile, peu importe, je prends ce que j’ai sous la main.

En complément j’ai commencé une sorte de journal ou je consigne soir et/ou matin les événements marquants de mes journées mais aussi mes envies, mes joies, mes peines, la douleur quand elle ne se tait pas, les doutes, les surprises, les petits plaisirs et les grands… Le sujet principal est « moi, ma vie, mon quotidien sans intérêt et tout ce qui me trouble, me questionne ou m’aide à avancer. » Un journal intime quoi ! (Entre nous cela y ressemble beaucoup et est parfois très intime).

Je n’avais jamais rien fait de tel auparavant, c’est assez troublant. Uniquement sur papier. Je noircis des cahiers et je les brûle ensuite. Je garde éventuellement de petites parties de souvenirs que je veux conserver sous format numérique. Rarement, mais ça m’arrive. Cela m’oblige à les relire, à saisir au clavier, et me permet de préciser, creuser, améliorer, a posteriori. Et peut-être aussi de me rencontrer sans l’attendre ?

Why do I write ? Is a good question. I write because I am alone and move through the world alone. No one will know what has passed through me, and even more amazing, I don’t know.
N. Goldberg

Les billets que je publie ici suivent logiquement le reste et s’en inspirent parfois.
La petite fille qui n’avait pas de souvenirs d’enfance en a retrouvé. La jeune femme qui passait entre les gouttes s’est révélée rincée. La femme moins jeune qui ne pensait plus avoir grand-chose à vivre va de surprises en confirmations, de grisaille en éclaircie et inversement, en une boucle incessante.
Écrire ces bribes de vie m’a permis d’entreprendre un voyage intérieur. Creuser sous la surface, gratter un peu, écorcher la peau pour que perle le sang noir, qu’il s’écoule lentement et que les plaies cicatrisent, après.

Plus ou moins rapidement, peut-être jamais.

Il reste la part de fiction, source d’exaltation et de réconfort, esquisse d’un récit plus long que tous ceux que j’ai pu rédiger jusqu’à ce jour. Les personnages naissent, vivent, se meuvent et s’imbriquent, me conduisant où bon leur semble, quand ils le veulent, avec une légèreté étrange ainsi qu’une très surprenante indépendance.

Ce n’est pas un projet, c’est un accident qui a débuté presque malgré moi au cours d’une promenade après une longue journée de travail, sans musique dans les oreilles. Il suit son chemin, de la même façon, et presque à chaque instant où l’esprit n’est pas occupé à autre chose. Je ne sais si cela me mènera quelque part, il n’y a pas d’enjeu. Je verrai bien ce que ce facétieux cerveau me réserve comme surprise. Je le laisse vaquer à sa guise, il a besoin de s’ébattre sans licol.
Le récit de fiction m’offre une liberté bien plus grande encore que toutes les autres formes. Une vague perpétuelle sur laquelle je me laisse porter, sans avoir à surmonter la pudeur, le souci de vérité. S’infiltrer dans la tête de personnages divers, visualiser leurs démarches, éprouver leurs sensations, leur façon de tourner la tête, de s’endormir et de danser, entendre l’intonation de leur voix, les apprivoiser et les regarder vivre est une source d’évasion sans égale. J’aborde un terrain connu, l’imagination et l’observation prennent les commandes et je ne manque ni de l’une ni de l’autre.

Au delà de la pratique

Ces dernières années ont vu mon existence chamboulée pour ne pas dire bouleversée, à plusieurs reprises. En partie de mon fait, mais en partie seulement. J’assume ce que j’ai enclenché, mais je suis assez régulièrement submergée et dépassée par l’imprévisible de ce qui a suivi et l’impact sur ma capacité de survie. J’ai perdu en légèreté et le côté le plus noir, le plus vulnérable de ma personnalité prend bien souvent le dessus. Je ne veux pas m’y complaire. Même si c’est difficile, même si la vie humaine enchaîne les cycles, même si la période n’aide pas ; l’écriture agit comme un courant d’air bienvenu sous cette chape de plomb. — L’humanité tout entière affronte des changements climatiques et des événements difficiles, au moment où je rédige ces lignes, le pays où je vis subit une canicule très inhabituelle en cette saison, les élections présidentielles et ensuite législatives ont plongé beaucoup de mes proches et connaissances dans la perplexité et l’inquiétude, le virus 2019 traîne en longueur et n’a pas l’air de perdre beaucoup de vigueur… Les raisons de réjouissances communes se font bien rares. —

Je n’ai aucune velléité artistique. J’en ai eu dans d’autres domaines par le passé, je ne m’aime pas assez pour ça. L’artisanat me ressemble plus. Les phrases que je triture comme je le peux me sont principalement destinées. Souvent banales, toujours sincères, parfois capables de me soulager temporairement de ce que je ressens à l’excès, ce qui me lamine, me brûle et fait de moi un réceptacle à émotions et à sensations extrêmes.

Bien trop minuscule pour tout ce qu’il doit contenir.

Je ne savais que pleurer en silence pour rester en vie, j’ai appris également à tremper ma plume dans l’eau salée pour noircir du papier. En apprivoisant la pudeur sans l’éliminer tout à fait, les mots soulagent parfois des maux emprisonnés.
J’en publie une partie, pour exister un peu. « Je ne suis rien qu’un reflet dans le miroir des regards que l’on m’accorde », et cætera, et cætera. Plus le temps passe, moins la buée s’estompe, plus je deviens transparente sans leurs miroirs.

Writing can be very lonely. Who’s going to read it, who cares about it ? … Think of sharing your need to talk with someone else when you write. Reach out of deep chasm of loneliness and express yourself to another human being. … Use loneliness. Its ache creates urgency to reconnect with the world. Take that aching and use it to propel you deeper into your need for expression—to speak, to say who you are and how you care about light and rooms and lullabies.
N. Goldberg

Je m’accorde aussi grâce à l’autrice, Natalie Goldberg, quelques instants frivoles à conter l’ouverture d’un tube de dentifrice ou un dimanche de mai avec le uvocabulaire et les yeux de l’enfance retrouvée durant une journée. J’espère bien poursuivre dans cette direction, ne rien exiger d’autre que du plaisir, de l’envie ou du soulagement. (Vous êtes prévenus, vous me lisez à vos risques et périls, ça risque de ne pas s’arranger…)

Son expérience, les ateliers qu’elle conduit depuis plus de trente ans, joyeusement et minutieusement racontés dans ce livre, sont autant de pistes à explorer, de sentiers oubliés ou desquels je me suis détournée, de pieds à mettre l’un devant l’autre, simplement, pour avancer. Tout ceci m’offre des prétextes à écriture insoupçonnés.

« Writing Down the Bones » n’est pas un remède, je suis inguérissable ; mais il occupe une place particulière, celle plus juste d’une béquille ou d’une attelle. Une aide, un appui. C’est exactement ce dont j’avais besoin pour traverser cette période qui n’est probablement qu’une étape, mais une sévère, comme l’on dit chez moi.

Je commence à laisser mes mains faire, parfois jusqu’à la douleur quand je tiens un stylo et que j’écris plus de 30 minutes sans m’interrompre. L’exercice est possible avec un clavier si besoin quand les vieux os et les articulations grincent. Il m’arrive de me sentir aussi libre que lorsque je dessine presque sans y penser.
Comme il a aussi réveillé mon appétit de lecture et je m’en réjouis, je me nourris de ce que d’autres font beaucoup mieux que moi.

Je me replonge régulièrement dans ces pages quand j’ai besoin de carburant et que le front bas et lourd ne pèse pas exagérément, pas suffisamment encore pour me tétaniser. Les moments où l’écriture, aussi libre soit-elle, ne me soulage de rien sont encore trop nombreux.
Mais ce n’est pas toujours le cas, alors je vais le garder bien au chaud. [1]

Il n’a pas fini de servir… pour reprendre les mots de celui qui me l’a offert, à propos d’un autre paquet laissé à l’abandon depuis bien longtemps.

Qui sait ce que le destin nous réserve ?

Couverture dulivre Writing Down the Bones une plume, une tache d'encre, un masque au milieu.
Goldberg, N., & Cameron, J. (2016). Writing Down the Bones : Freeing the Writer Within (Anniversary éd.). Shambhala.


[1en ces temps ce n’est pas difficile ^^